L’apprentissage, pilier de la politique de l’emploi des jeunes en France, traverse une double crise. Après plusieurs années de hausse d’effectif, l’année 2025 voit pour la première fois une baisse du nombre de nouveaux contrats d’apprentissage. Les causes sont nombreuses, mais parmi elles la fin du « quoi qu’il en coûte ». Baisse des niveaux de prise en charge, baisse des aides, baisse du financement de l’Etat en général. Et à travers toutes les dernières décisions, l’apprentissage à distance a également fait les frais des mesures d’économie.
Cette modalité de formation, après une première avancée en 2014, avait été officiellement reconnue par la loi du 5 septembre 2018. Elle a notamment été renforcé par la période Covid, contexte sanitaire oblige. Permettant de briser les barrières géographiques, et renforçant l’accessibilité pour des publics en difficulté, elle se heurte aujourd’hui à un durcissement financier et procédural.
L’essor du distanciel
La transmission de la compétence, historiquement ancrée dans la présence physique et le geste métier, a été bousculée par une dématérialisation de plus en plus efficace.
L’émergence des centres de formation d’apprentis entièrement distanciel a d’abord été saluée comme une révolution démocratique. En s’affranchissant des murs, ces structures ont apporté une réponse pragmatique aux inégalités territoriales. Un jeune vivant dans une zone rurale enclavée pouvait désormais prétendre à des formations de pointe sans subir le coût prohibitif d’une installation citadine.
Cette accessibilité renforcée a permis d’intégrer des publics jusque-là marginalisés, notamment les apprenants en situation de handicap ou ceux dont les contraintes personnelles exigeaient une flexibilité totale. Pourtant, cette efficacité logistique interroge la substance même de l’alternance. Peut-on réellement parler d’apprentissage sans l’immersion dans une communauté de pairs ? Sans l’accompagnement de proximité d’un enseignant et d’un maître d’apprentissage ?
Les témoignages sur le manque de qualité de certaines formations entièrement à distance ont amené des mesures successives, d’abord de définition stricte, puis de contrôle, et enfin budgétaires.
Un renforcement des contrôles
La définition donnée à la formation à distance, et qui manque toujours d’une vision unique et claire, impose des exigences techniques qui transforment le métier de formateur. Il ne suffit plus de mettre des ressources en ligne. Le législateur, au sein de l’article L6313-2, exige une assistance technique et pédagogique réactive, des séquences d’apprentissage jalonnées d’évaluations et, surtout, un suivi de l’assiduité d’une précision chirurgicale.
Les derniers contrôles opérés pour le compte du GIE D²OF, des MCPFA ou des DREETS le prouvent. La question de l’émargement pour les formations à distance est cruciale. De même, la décision du tribunal judiciaire de Paris en novembre 2025 sur le même sujet ou encore le dernier manuel d’interprétation des contrôles du GIE D²OF, viennent préciser la charge du contrôle et de la preuve. L’époque du simple relevé de connexion est révolue, mais les demandes lors des contrôles sont encore disparates. Nous avons pu accompagner des clients à qui ont été demandé des signatures papier pour des sessions à distance, ou encore à qui ont été reproché des écarts d’horodatage de quelques minutes seulement. La période est à la suspicion, et les financements sont en jeu.
L’intervention de France Compétences
Le tournant le plus radical en théorie aurait sans doute dû être budgétaire. Face au déficit structurel de France Compétences, l’exécutif a activé le levier des Niveaux de Prise En Charge (NPEC). La décision est tranchée dans le décret du 27 juin : une baisse de 20% du financement est appliquée dès lors que la formation est effectuée au moins à 80% à distance.
Un mécanisme d’exemption de cette minoration est prévu pour les certifications qui sont effectuées exclusivement à distance, quel que soit le centre de formation. L’arrêté du 26 novembre 2025 a ainsi « épargné » 33 certifications professionnelles.
Cette mesure ne se contente pas de refléter les économies d’échelle (loyers, frais de structure) réalisées, ou supposées, par les CFA en ligne. Elle agit comme un désincitatif politique. Ce recadrage, bien que général dans son approche, frappe particulièrement les « fonctions supports » (marketing, RH, gestion) et les cursus de type BTS, souvent surreprésentés dans l’offre distancielle. L’État souhaite réorienter les fonds vers les métiers techniques et industriels, là où le présentiel reste indispensable à la maîtrise du geste. On retrouve d’ailleurs cette volonté dans les dernières recommandations de France Compétences transmises aux CPNE des branches au mois d’avril.
Pour autant, l’impact budgétaire ne sera peut-être pas si important que cela. Dans le dernier rapport d’usage des fonds de France Compétences, un volet entier est consacré à l’apprentissage en distanciel. On y apprend notamment que si 24% des apprentis ont démarré une formation hybride en 2024, seuls 2% sont concernés par une formation entièrement en distanciel.

Source : Rapport d’usage des fonds – France Compétences
Le ciblage reste cohérent avec les volontés exprimées par les services du ministère, puisque le rapport nous indique que « les rares formations 100% à distance sont principalement dispensées par des OFA du secteur privé lucratif ».
A noter également l’impact des exemptions, puisque le rapport indique que « 37 % des formations dispensées en distanciel complet sont dispensées par quatre OFA qui ne font que cela. Ceux-ci prennent en charge les deux tiers de l’ensemble des apprentis formés exclusivement selon cette modalité. » Avec les 33 certifications épargnées, la minoration de 20% ne s’applique finalement que sur peu de contrats d’apprentissage.
Vers une hybridation raisonnée ?
L’avenir de l’apprentissage ne sera vraisemblablement ni totalement physique, ni totalement virtuel. L’heure semble être à l’hybridation, a minima pour se préserver des réductions de NPEC. Si le distanciel conserve sa pertinence pour l’inclusion et la flexibilité, il est désormais contraint de prouver plus que les autres sa valeur pédagogique et sa rigueur administrative. Le temps de l’expérimentation débridée est terminé. Celui de la responsabilité a commencé. La survie des modèles 100% à distance dépendra de leur capacité à démontrer que, malgré l’écran, le lien humain et l’exigence de transmission, restent intacts.
