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L’évolution des métiers de la pédagogie d’ici à 2035

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SOMMAIRE

Formateur, coordinateur, responsable pédagogique, expert métier, directeur formation… Ces métiers partagent un même socle : transmettre, structurer, faire apprendre. Toutefois, ils ne vivront pas la prochaine décennie de la même manière. Entre l’irruption de l’IA générative, le vieillissement de la branche, le durcissement réglementaire et la pression sur les budgets, les lignes bougent vite. En s’appuyant sur les rapports de branche et les travaux de prospective les plus récents, cet article dresse un panorama, métier par métier, de ce qui pourrait se jouer d’ici à 2035.

⚠️ Une projection, pas une prédiction

Disons-le d’emblée, pour éviter les quiproquos : cet article n’annonce aucune certitude. La prospective ne prédit pas l’avenir, elle explore des trajectoires plausibles à partir de tendances observées. Les scénarios décrits ici sont des hypothèses de travail, pas des prophéties. Leur intérêt n’est pas d’avoir raison en 2035, mais d’aider, dès aujourd’hui, à se poser les bonnes questions.

Un secteur sous tension, avant même de parler d’IA

Avant de projeter les métiers, un détour par le terrain s’impose. Selon le Panorama de branche édition 2024 (données 2023), la branche des OF comptabilise 94 092 « vrais emplois » – c’est-à-dire les postes assortis d’une rémunération et d’un volume de travail jugés suffisants par la statistique, hors emplois annexes et très ponctuels. Le total tous statuts confondus est nettement plus élevé si l’on y ajoute vacataires, formateurs occasionnels et contrats courts, très nombreux dans ce secteur. Ces 94 092 emplois se répartissent à 51 % dans la filière formation, accompagnement et ingénierie, 37 % dans les fonctions supports et 11 % dans la filière développement. Porté par un chiffre d’affaires sectoriel au plus haut ces dernières années, c’est un secteur dynamique. Mais un secteur qui porte deux fragilités structurelles, et ces fragilités conditionnent tout le reste :

  • Le vieillissement. En 2023, les seniors de 50 ans et plus représentent 28 % des salariés de la branche, et 48 % des effectifs ont entre 40 et 59 ans. La branche va donc devoir gérer un renouvellement important de ses effectifs alors qu’elle peine à attirer les plus jeunes, structurellement sous-représentés.
  • L’atomisation. La branche compte plus de 11 000 entreprises, dont 76 % de TPE de moins de 10 salariés. Autant de structures qui n’ont, le plus souvent, ni les moyens d’investir dans la technologie, ni ceux de recruter des profils spécialisés.

On verra que ces deux réalités pèsent lourd sur la façon dont chaque métier pourrait encaisser le choc à venir.

Une branche qui vieillit

Répartition des salariés par âge, données 2023

Salariés de 40 à 59 ans
48 %
dont seniors de 50 ans et plus
28 %

Source : Panorama de branche des organismes de formation, édition 2024 (données 2023) — Insee DADS. Champ : « vrais emplois ».

Ce que l’IA pourrait modifier, ce qu’elle pourrait épargner

Selon le Future of Jobs Report 2025 du World Economic Forum, 39 % des compétences mobilisées aujourd’hui dans les différents corps de métiers seront transformées ou rendues obsolètes d’ici cinq ans. Pour les métiers de la pédagogie, l’hypothèse dominante n’est pas celle d’un remplacement, mais celle d’un rééquilibrage.

La logique est simple. L’IA absorbe la production de contenu structuré (premiers jets de supports pédagogiques, quiz, déroulés, synthèses…) et libère du temps sur ce qu’elle ne sait pas faire : l’interaction humaine, l’animation, le suivi individualisé, la lecture d’un groupe. Un directeur d’innovation en OF le dit sans détour : bien utilisée, l’IA peut permettre à un OF de tripler, voire quintupler sa productivité. Si dans les faits, ce gain peut s’avérer beaucoup plus limité (freins organisationnels, gains limités sur certaines tâches, manque de formation des équipes…), le rapport de branche pointe dans la même direction : 62 % des organismes citent la génération de scénarios pédagogiques par l’IA comme la technologie prioritaire à horizon 2030.

Encore faut-il préciser de quel « contenu » on parle, car tout ne se banalise pas de la même façon. L’IA rend abondant, et presque gratuit, le contenu formalisable – tout ce qui est déjà écrit quelque part et qu’elle peut recombiner : supports, déroulés, définitions, exercices types. En revanche, elle reste impuissante face au savoir tacite – le tour de main, le cas limite, l’erreur qu’on ne commet qu’une fois, le « ça dépend » qui vient de vingt ans de terrain. Ce savoir-là n’est écrit nulle part ; la machine ne peut donc pas se le procurer seule. Et c’est un point décisif pour la suite : plus le contenu formalisé se banalise, plus le savoir tacite prend de la valeur.

⚠️ La ligne de partage à retenir

Plus un métier repose sur la production – concevoir un support, structurer un contenu, monter un module – plus il serait transformé par l’IA. Plus il repose sur la relation et la décision – animer, arbitrer, accompagner, piloter – plus il résisterait, et gagnerait même en valeur. Dans cette hypothèse, aucun de ces métiers ne disparaît ; tous se déplacent le long de cet axe.

Métier par métier : où pourrait-on aller d’ici 2035 ?

Pour chaque métier, un même exercice : ce que recouvrait l’activité hier, et ce vers quoi elle tend dès aujourd’hui et demain. Encore une fois, il ne s’agit pas de décrire un futur acté, mais de rendre visible un déplacement possible.

Le formateur : de la transmission à l’animation augmentée

Le rapport de branche range le formateur parmi les métiers « stables » : peu menacés dans leur existence, parce que l’accompagnement humain reste un besoin constant. Mais stable ne veut pas dire figé…

  • Hier : concevoir ses supports de A à Z, produire les exercices et évaluations, animer en présentiel, corriger, ajuster ses contenus manuellement.
  • Aujourd’hui et demain : co-concevoir une formation avec l’IA qui fournit les premiers jets, consacrer l’essentiel du temps à l’animation, au suivi individualisé et à la dynamique de groupe, piloter des parcours hybrides présentiel/distanciel.

Le formateur type de 2035 pourrait ainsi devenir un « formateur augmenté », qui se différencie précisément là où la machine ne peut pas aller : l’intelligence émotionnelle, la lecture d’un collectif, la capacité à tenir une promesse d’apprentissage. Le risque n’est pas tant la disparition que le décrochage de ceux qui refuseraient l’outil. La valeur du formateur ne résiderait plus dans le contenu – devenu abondant, souvent gratuit – mais dans « l’accompagnement et la reconnaissance ». Un renversement complet de la proposition de valeur.

L’expert métier : paradoxalement le grand gagnant ?

C’est peut-être le mouvement le plus intéressant de la décennie, et il découle directement de ce qui précède. Si le contenu formalisé se banalise, alors la valeur se réfugie dans le savoir tacite – et personne n’en détient plus que l’expert métier. Face au vieillissement de la branche et à la pénurie annoncée de formateurs, celui qui possède un savoir-faire technique de terrain pourrait ainsi devenir un vivier stratégique. Le rapport de branche ne s’y trompe pas : il identifie explicitement le développement de « parcours pour les experts métiers souhaitant devenir formateurs » comme un chantier prioritaire.

  • Hier : exercer son métier technique, transmettre ponctuellement en interne, sans posture pédagogique formalisée ni outillage.
  • Aujourd’hui et demain : basculer vers une activité de formation à part entière, s’appuyer sur des outils IA pour concevoir « en un temps record » sans maîtriser toute l’ingénierie pédagogique, faire de la transmission une seconde carrière – notamment pour les seniors.

D’ici 2035, la frontière entre « expert qui transmet » et « formateur professionnel » pourrait donc s’estomper en partie. L’IA se chargera de mettre en forme le contenu ; l’expert, lui, apporte ce qu’elle ne peut pas fabriquer – la matière tacite, la source. Reste un enjeu de taille pour la branche : sécuriser ces transitions par des certifications adaptées, sans diluer l’exigence pédagogique. Car détenir un savoir-faire et savoir le faire apprendre ne sont pas tout à fait le même métier.

Le coordinateur pédagogique : de l’orchestration manuelle au pilotage par la donnée

Métier de l’ombre, mais pivot de tout dispositif. Le coordinateur est directement concerné par cette « automatisation décuplée » qui touche, selon les praticiens, « le formateur, le coordinateur, l’ingénieur pédagogique, et même l’équipe de direction ».

  • Hier : planifier les sessions, gérer les plannings et les intervenants, assurer le suivi administratif, produire les reportings, relancer.
  • Aujourd’hui et demain : déléguer la logistique à l’automatisation, se recentrer sur l’orchestration qualitative des parcours multimodaux, exploiter les données d’apprentissage (learning analytics) pour ajuster les dispositifs en continu.

Le métier ne disparaîtrait pas : il monterait en gamme. Le coordinateur était gestionnaire de plannings ; il deviendrait chef d’orchestre de dispositifs hybrides.

L’assistance pédagogique : le métier le plus exposé

Les fonctions d’assistance et de support – saisie, suivi de dossiers, gestion administrative des sessions – sont les plus directement exposées à l’automatisation. C’est là que l’IA et la digitalisation des processus, déjà « élevées ou très élevées » pour 60 % des OF sur leur volet administratif, mordent le plus vite.

C’est le segment où le risque de déclassement paraît le plus réel. C’est donc, aussi, celui qui appellerait le plus d’anticipation de la part des employeurs.

Le responsable / directeur pédagogique : l’architecte qui reste au centre

Classé dans la filière « Développement » du rapport, le responsable pédagogique relève des métiers à forte orientation stratégique – pilotage, coordination, management, définition de l’offre. Autant de dimensions que l’IA outille sans les remplacer, parce qu’elles reposent sur l’arbitrage et la vision, pas sur la production.

  • Hier : définir l’offre, manager les équipes pédagogiques, garantir la qualité, piloter la conception des parcours.
  • Aujourd’hui et demain : penser l’articulation entre l’humain et l’IA dans les dispositifs, garantir la qualité pédagogique quand produire du contenu ne coûte presque plus rien, absorber des exigences de traçabilité renforcées (Qualiopi, contrôles, exigences clients…).

Quand la production devient une commodité, le responsable pédagogique deviendrait le garant du sens. C’est peut-être la plus belle promotion implicite de toute cette recomposition.

Le directeur formation en entreprise : de gestionnaire à architecte des capacités

Voici sans doute la mutation la plus radicale – et elle est déjà bien engagée. Longtemps cantonné à un rôle de suivi administratif et financier du plan de formation, le responsable ou directeur formation – le Chief Learning Officer (CLO) dans le vocabulaire anglo-saxon – bascule vers une fonction pleinement stratégique.

  • Hier : gérer le plan de formation, suivre le budget, acheter des prestations, assurer le reporting réglementaire.
  • Aujourd’hui et demain : anticiper les compétences à l’échelle de l’organisation – surveiller la pyramide des âges, projeter à cinq ans, cibler les filières les plus créatrices de valeur et les plus exposées à l’obsolescence.

Pour Nicolas Bourgeois, le responsable formation de 2030 sera « l’architecte des capacités de l’entreprise » : un véritable strategic workforce planning, à mille lieues de la gestion de catalogue d’hier. Sa double compétence de demain tient en une phrase : lire la stratégie de l’entreprise, et maîtriser l’ingénierie des dispositifs qui la servent.

Où pourraient se situer les métiers face à l’automatisation ?

Positionnement indicatif, à titre d’hypothèse. Plus un métier repose sur la production de contenu, plus il serait transformé. Plus il repose sur la relation et l’arbitrage, plus il résisterait.

◄ Fortement transformé
Résilient / valorisé ►
Assistance pédagogique : la plus exposée à l’automatisation
Coordinateur pédagogique : tâches logistiques automatisées, montée en gamme
Formateur / Expert métier : production déléguée, animation renforcée
Responsable pédagogique : pilotage et arbitrage, peu automatisables
Directeur formation : fonction stratégique, la plus résiliente

Lecture : positionnement indicatif et non prédictif, construit à partir de la cartographie des métiers de l’Étude prospective GPEC (EDEC / AKTO, 2025) et des travaux sur l’impact de l’IA générative. L’expert métier, poussé vers la fonction de formateur, se situe dans la même zone que ce dernier.

Quatre scénarios pour cadrer l’incertitude

La prospective n’est pas une prédiction, répétons-le, et il serait malhonnête de la présenter comme telle. Plutôt qu’un futur unique, le rapport de branche construit quatre scénarios à horizon 2030, selon quatre facteurs – économique, réglementaire, technologique, écologique. Ils ne s’excluent pas totalement et la réalité empruntera sans doute à plusieurs, mais ils méritent d’être connus, car les métiers n’évolueraient pas de la même façon selon celui qui dominerait :

  • Disruptif : effondrement des financements publics, arrivée massive d’acteurs tech aux offres gratuites. La valeur se déplace du contenu vers l’accompagnement humain ; le formateur doit se réinventer en « acteur de l’expérience et du lien ».
  • Stagnation : repli économique, innovation pédagogique gelée, creusement de l’écart entre les OF qui peuvent investir et les autres, frustration croissante des équipes.
  • Évolution : marché rationnel, qualité renforcée, hybridation des métiers formateur / ingénieur / UX designer. Seuls les plus solides progressent.
  • Transformation : croissance et IA généralisée, formateurs devenus animateurs de parcours pilotés par la data, ingénieurs pédagogiques en co-construction avec les entreprises.

Ces quatre futurs ont malgré tout un point commun : dans tous les cas, les métiers pédagogiques se déplacent vers plus de valeur ajoutée, humaine et technologique. Aucun de ces scénarios ne décrit un statu quo.

Les compétences qui feraient la différence

Au-delà des métiers, une même palette de compétences sera nécessaire dans la décennie qui vient. Trois blocs se dégagent des travaux de branche, et ils valent pour à peu près tout le monde :

  • La maîtrise de l’IA appliquée à la pédagogie : savoir prompter, générer, mais surtout garder l’œil critique sur ce que produit la machine – justesse, éthique, conformité à l’IA Act.
  • Les compétences relationnelles et d’animation : ce qui reste non automatisable devient la vraie signature du métier, et cesse d’être un « supplément d’âme » pour devenir le cœur de la valeur.
  • La capacité à travailler avec la donnée : lire des learning analytics, mesurer l’impact, prouver le ROI d’une action – une exigence que tous les scénarios, sans exception, viennent renforcer.

En guise de conclusion

Je le redis encore une fois : rien de ce qui précède n’est écrit d’avance. Ce sont des trajectoires plausibles, pas un calendrier. Mais si l’on accepte l’hypothèse centrale – le déplacement du curseur de la production vers la relation -, alors un même mouvement traverserait nos six métiers : la part « production » se déléguerait à la machine, la part « relation, arbitrage et sens » deviendrait le cœur du métier.

Dans ce cas de figure, les gagnants seraient ceux qui montent sur cet axe – le formateur devenu animateur augmenté, le coordinateur devenu pilote de parcours, le directeur formation devenu architecte des capacités. Les plus exposés seraient ceux dont le métier reposait surtout sur des tâches automatisables, l’assistance pédagogique au premier rang, si aucun accompagnement n’était engagé.

En clair, l‘avenir de ces métiers ne se joue pas dans dix ans : il se prépare maintenant. Former les formateurs à l’IA, sécuriser la reconversion des experts métiers, accompagner les fonctions support vers plus de valeur ajoutée – ce sont des chantiers 2026, pas 2035. Les branches l’ont compris. Reste à chaque professionnel, et à chaque structure, à s’en saisir. Car en prospective comme ailleurs, ceux qui attendent d’y voir parfaitement clair ont souvent déjà pris du retard.

Sources principales : Étude prospective GPEC de la branche des organismes de formation (EDEC Trans’Formation, AKTO, novembre 2025) ; Les métiers en 2030 (France Stratégie / Dares) ; Future of Jobs Report 2025 (World Economic Forum) ; Le responsable formation en 2030 (Management de la formation).

Johann-Vidalenc- Digiformag Auteur

Johann Vidalenc

Je facilite la veille des acteurs de la formation depuis plusieurs années. Après des expériences multiples côté RH, puis au sein de 2 OPCO, j'accompagne désormais les organismes de formation sur les sujets de qualité, de certification professionnelle, de financements et de veille règlementaire sur le champ de la formation professionnelle.

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