Le gouvernement envisage une nouvelle évolution des règles du Compte personnel de formation (CPF). Le principe : faire varier la participation financière du titulaire selon le caractère prioritaire (ou non) de la formation choisie et l’existence d’un cofinancement. Sur le papier, un simple ajustement de barème. En réalité, c’est une autre conception du CPF qui se dessine : moins universel, davantage orienté vers les priorités fixées par les pouvoirs publics et les financeurs. Au point qu’une question s’impose : jusqu’où ?
150 € aujourd’hui, jusqu’à 350 € demain ?
Petit rappel : depuis le 2 avril 2026, la participation financière obligatoire pour mobiliser son CPF est fixée à 150 €, sauf exceptions (demandeurs d’emploi ou abondement de l’employeur, notamment). Quelques mois à peine après cette hausse, le gouvernement veut aller plus loin. Selon les éléments communiqués le 23 septembre par l’entourage du ministre du Travail, un salarié choisissant une formation jugée non prioritaire, sans aucun cofinancement, pourrait devoir payer jusqu’à 350 €. Soit plus du double du montant actuel.
L’argument avancé par le ministère est d’abord budgétaire : dans un contexte de finances publiques contraint, il serait légitime que le titulaire contribue davantage lorsque sa formation ne répond à aucune priorité identifiée et n’est soutenue par aucun autre financeur.
Attention toutefois : ce montant n’est pas en vigueur. Les 350 € correspondent au montant retenu pour le chiffrage de la réforme. Le montant définitif sera fixé par décret.
Un reste à charge modulé selon la formation… et selon le statut
Aujourd’hui, la participation de 150 € ne dépend pas de la certification choisie : elle s’applique en principe quelle que soit l’action souscrite sur Mon Compte Formation, sous réserve des cas d’exonération.
Demain, elle pourrait varier selon deux critères : le caractère prioritaire ou non prioritaire de la certification, et le statut du titulaire (demandeur d’emploi ou actif). Un cofinancement d’au moins 150 € permettrait, lui, d’être exonéré dans tous les cas.
Reste à charge CPF : à quoi cela pourrait ressembler
Demandeur d’emploi + formation prioritaire
►
Toujours exonéré
Actif + formation prioritaire
►
Inchangé
Demandeur d’emploi + formation non prioritaire
►
Fin de l’exonération
Actif + formation non prioritaire
►
+200 €
Lecture : « aujourd’hui » correspond aux règles en vigueur depuis avril 2026 et « demain » au barème issu des annonces de septembre 2026, non encore traduit dans les textes.
Le perdant le plus visible est l’actif qui choisit seul une formation non prioritaire : +200 €. Mais le changement pourrait également impacter les demandeurs d’emploi. Aujourd’hui exonérés, ils pourraient devoir s’acquitter de 150 € dès lors que la formation visée n’est pas jugée prioritaire.
Reste la question que tout le monde se pose : qu’est-ce qu’une formation prioritaire ? Pour l’instant, personne ne le sait. Le caractère prioritaire serait déterminé par une liste de certifications fixée par arrêté, après consultation des partenaires sociaux et des organisations patronales. Seul indice à ce stade : le ministre du Travail a annoncé que l’IA deviendrait une priorité nationale de formation. Pour le reste, il est prématuré d’affirmer que les langues, la bureautique, les bilans de compétences ou la VAE seront favorisés ou pénalisés.
Un questionnaire avant de mobiliser ses droits
Autre nouveauté annoncée : avant toute inscription, le titulaire devrait répondre à un questionnaire portant sur son objectif professionnel et sur la formation envisagée.
Il n’est pas prévu, à ce stade, qu’un conseiller « valide » chaque projet. Mais le changement de philosophie est là : on ne vérifierait plus seulement qu’une formation est juridiquement éligible au CPF, on apprécierait aussi la finalité du projet professionnel et son adéquation avec les priorités de formation. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Tout dépendra de l’usage qui en sera fait. Simple outil de réflexion, ce questionnaire pourrait aider chacun à mieux construire son projet. S’il devait conditionner, dans les faits, le niveau de prise en charge, voire l’accès même aux droits, le CPF glisserait d’un droit que l’on exerce vers un droit que l’on doit justifier.
Un droit individuel de plus en plus orienté
Lorsque le CPF a été monétisé, sa promesse tenait en trois temps : je dispose de droits, je choisis une formation éligible, je les mobilise. Depuis, cette autonomie est encadrée, mesure après mesure :
- Participation obligatoire instaurée à 100 € en mai 2024, puis portée à 150 € en avril 2026 ;
- Plafonnement des montants mobilisables : 1 500 € pour les certifications du Répertoire spécifique, 1 600 € pour les bilans de compétences ;
- Restriction du financement du permis de conduire ;
- Et demain, peut-être, un reste à charge modulé selon que la certification répond ou non à des priorités définies au niveau national.
France Compétences désavouée ?
La notion de formation « non prioritaire » pose une question de fond. Car un filtre existe déjà : pour être éligible au CPF, une formation doit en principe conduire à une certification enregistrée au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) ou au Répertoire spécifique. Et c’est précisément le rôle de France compétences que de réguler ce marché, en n’enregistrant que des certifications qui répondent à des besoins réels en compétences.
Superposer une seconde liste revient à dire qu’une certification pourrait être jugée assez utile pour être enregistrée… mais pas assez pour être financée dans les mêmes conditions. Un sacré camouflet pour les instances en place, France compétences en première ligne, dont le travail de sélection se trouverait implicitement remis en cause. Si certaines certifications enregistrées ne répondent pas aux besoins, n’est-ce pas plutôt le processus d’enregistrement qu’il faudrait revoir, au lieu d’ajouter un étage supplémentaire ?
Le cofinancement, nouvelle clé d’accès au CPF
Le gouvernement veut manifestement encourager les logiques de cofinancement. Employeurs, OPCO et autres financeurs pourraient donc prendre une place croissante dans les parcours CPF.
- Pour l’entreprise : l’intérêt est évident. Elle peut accompagner un projet partagé avec le salarié et participer financièrement à sa réalisation.
- Pour les OF : un modèle reposant exclusivement sur l’achat autonome via Mon Compte Formation devient de plus en plus fragile.
Conséquence : le CPF de demain pourrait être beaucoup moins un marché strictement B2C qu’il ne l’a été ces dernières années.
Un CPF qui profiterait d’abord à ceux qui en ont le moins besoin ?
C’est le revers de cette logique. Le cofinancement n’est pas accessible à tous de la même façon : il suppose un employeur disposé à abonder, une fonction RH structurée, un projet partagé avec l’entreprise. Des conditions plus souvent réunies dans les grandes structures que dans les TPE, et pour les cadres que pour les salariés peu qualifiés.
À l’inverse, celui qui se forme seul, pour changer de voie ou sortir d’un emploi précaire, serait celui qui paierait le plus. Pour un salarié modeste, 350 € représentent près de 20 % d’un salaire mensuel de 2 190 € (le salaire moyen en France). De quoi faire renoncer une partie de ceux pour qui le CPF avait justement été pensé.
Et maintenant ?
Répétons-le : le reste à charge de 350 € n’est pas applicable. En septembre 2026, la règle reste celle d’une participation financière obligatoire de 150 €, sous réserve des exonérations prévues par les textes. Le projet doit encore être traduit juridiquement, et trois textes seront à surveiller :
- Le projet de loi de finances pour 2027 (PLF 2027), qui pourrait porter la réforme
- Le décret fixant le montant de la participation (et qui pourrait, selon certaines sources, sortir de manière imminente sans attendre le PLF 2027)
- Et surtout l’arrêté déterminant la liste des certifications considérées comme prioritaires

