- Plus de contenus
- Plus de vidéos
- Plus de plateformes
- Plus d’heures
- Plus d’outils
Cette logique a conduit de nombreuses organisations à empiler les ressources, avec l’idée implicite qu’un parcours riche serait nécessairement un parcours de qualité.
Pourtant, le contexte actuel oblige à revoir cette équation : les financements se tendent, les entreprises arbitrent davantage leurs dépenses formation et les dispositifs comme le CPF sont de plus en plus encadrés. Dans le même temps, les besoins de développement des compétences restent massifs : selon le World Economic Forum, 59 % des travailleurs auront besoin de formation d’ici 2030.
À cela s’ajoutent les enjeux de sobriété environnementale. Faut-il déplacer vingt personnes pour une journée complète si seules deux heures nécessitent réellement du présentiel ? Est-il pertinent de produire cinquante vidéos lorsque cinq ressources ciblées suffiraient ? Le numérique lui-même ne constitue pas une réponse automatiquement vertueuse : l’ADEME rappelle que ses bénéfices environnementaux dépendent des usages, des choix de conception et des effets rebonds.
Dans ce contexte, une approche mérite d’être prise au sérieux : la formation frugale.
La formation frugale : faire moins, mais mieux
Le terme peut prêter à confusion.
La formation frugale n’est pas une formation au rabais. Ce n’est pas non plus une réduction mécanique des durées, des coûts ou des moyens. Elle consiste à concevoir un dispositif qui mobilise uniquement les ressources réellement utiles à l’apprentissage.
« Comment dépenser moins ? »
à
« Que pouvons-nous retirer sans dégrader l’apprentissage, le transfert et la compétence réellement observable ? »
Cette logique s’inspire de l’innovation frugale, souvent associée au concept de Jugaad Innovation : répondre efficacement à un besoin en mobilisant uniquement les ressources nécessaires. Appliquée à la formation, elle invite à sortir d’une logique d’accumulation pour revenir à l’essentiel : l’activité, l’entraînement, le feedback, l’ancrage en situation de travail et la preuve d’action.
Le piège de l’accumulation pédagogique
Dans beaucoup de dispositifs, une partie des ressources produites apporte une valeur pédagogique marginale.
- Des modules e-learning jamais terminés.
- Des supports PDF de cinquante pages rarement ouverts.
- Des vidéos coûteuses pour expliquer des notions simples.
- Des classes virtuelles où l’interaction réelle reste faible.
- Des plateformes riches en fonctionnalités mais pauvres en usages effectifs.
Or chaque ressource a un coût : conception, production, mise à jour, hébergement, animation, suivi, maintenance.
Ajouter du contenu ne signifie pas ajouter de l’apprentissage. Les travaux de John Sweller sur la charge cognitive montrent qu’un excès d’informations ou une mauvaise structuration peuvent mobiliser inutilement la mémoire de travail et freiner l’apprentissage.
Autrement dit, simplifier peut être une stratégie pédagogique. Mais à une condition : ne jamais confondre simplification et appauvrissement.
Comment concevoir une formation vraiment frugale ?
Avant d’ajouter une ressource, cinq questions devraient être posées :
- Quelle compétence doit être observable à l’issue de la formation ?
- Quelle activité permettra réellement de développer cette compétence ?
- Quelle ressource est indispensable pour réussir cette activité ?
- Quelle preuve permettra de constater le transfert en situation de travail ?
- Que peut-on supprimer sans perte mesurable pour les apprentissages ?
Si une vidéo, un PDF, une classe virtuelle ou un outil ne contribue ni à l’activité, ni au feedback, ni au transfert, ni à la preuve d’acquisition, il ajoute probablement plus de complexité que de valeur.
La frugalité n’est pas l’austérité
L’une des erreurs fréquentes consiste à associer frugalité et réduction systématique des coûts. Ce n’est pas le sujet.
Une formation frugale peut intégrer du présentiel, de la vidéo, une plateforme LMS, de l’IA ou des experts externes.
Mais chaque ressource doit avoir une utilité pédagogique clairement identifiée.
Elle peut être très utile pour générer des études de cas, adapter des consignes, proposer un premier feedback ou personnaliser certains entraînements. Mais produire automatiquement des dizaines de supports que personne ne consultera n’a rien de frugal.
La frugalité n’est donc pas une logique de privation. C’est une logique de priorisation.
Cas n°1 : remplacer une bibliothèque de contenus par un défi terrain
Une entreprise souhaite former ses managers à la conduite des entretiens annuels.
Le dispositif initial prévoit :
- un module e-learning de deux heures ;
- quatre vidéos d’experts ;
- un guide PDF de quarante pages ;
- une classe virtuelle de restitution.
Sur le papier, le parcours peut sembler adapté et bien pensé. Dans les faits, une partie des managers ne termine pas les contenus et peu d’entre eux réutilisent les outils proposés.
Une approche frugale consiste à repartir de la compétence réellement attendue : conduire un entretien structuré, utile et exploitable.
Version frugale du dispositif
- Une fiche synthèse de deux pages
- Une grille de préparation
- Un défi terrain : réaliser un entretien en utilisant trois techniques précises
- Un atelier collectif de quarante-cinq minutes une semaine plus tard pour partager les difficultés et recevoir du feedback
Le temps de conception diminue. Le temps mobilisé par les participants est réduit. Mais la compétence est davantage travaillée en situation réelle.
Cas n°2 : conserver le présentiel là où il crée vraiment de la valeur
De nombreuses formations continuent d’être organisées sous forme de journées complètes, alors que toutes les activités ne nécessitent pas une présence physique.
Prenons une formation à la prise de parole en public. Dans une logique classique, le dispositif mobilise :
- une journée en salle
- des déplacements
- une location éventuelle d’espace
- des frais de restauration
- un temps important hors activité productive
Une logique frugale conduit à identifier ce qui justifie réellement le présentiel : l’entraînement, l’observation, la correction immédiate et le feedback.
Une organisation plus ciblée
- Avant : auto-positionnement en ligne et dépôt d’une vidéo de deux minutes.
- Pendant : demi-journée centrée exclusivement sur les simulations et les feedbacks.
- Après : défi de mise en pratique et retour d’expérience entre pairs en classe virtuelle.
Le présentiel n’est pas supprimé. Il est concentré sur ce qu’il fait mieux que le distanciel : créer de l’interaction, permettre l’observation fine et générer du feedback immédiat.
Cas n°3 : exploiter les savoirs internes avant de produire de nouveaux contenus
Beaucoup d’organisations possèdent déjà des ressources utiles, mais ne les considèrent pas comme des supports de formation.
- Procédures internes
- FAQ métier
- Comptes rendus
- Retours d’expérience
- Dossiers anonymisés
- Enregistrements de réunions ou d’appels
Lorsqu’une entreprise souhaite intégrer de nouveaux collaborateurs, le réflexe consiste souvent à produire un nouveau parcours complet. Une approche frugale commence au contraire par une cartographie des ressources existantes.
Pour intégrer de nouveaux conseillers en transition professionnelle, le parcours peut s’appuyer sur des appels clients anonymisés, des exemples réels de dossiers, une FAQ interne, des synthèses déjà produites ou encore des témoignages de conseillers expérimentés.
Le coût de production diminue, mais la qualité pédagogique peut augmenter, car les apprenants travaillent sur la réalité du métier plutôt que sur des cas artificiels.
Cas n°4 : remplacer certaines évaluations par des preuves d’action
L’évaluation constitue souvent un poste important dans les dispositifs de formation : QCM, tests intermédiaires, questionnaires de contrôle, examens blancs.
Ces modalités peuvent être utiles, notamment pour vérifier des connaissances réglementaires ou sécuriser une certification. Mais elles mesurent parfois davantage la mémorisation que la compétence réellement mobilisée.
Une approche frugale consiste à demander une preuve d’action.
- Un manager transmet le compte rendu d’un entretien réellement conduit
- Un commercial dépose l’enregistrement d’un rendez-vous client
- Un recruteur partage une offre d’emploi rédigée après la formation
- Un formateur présente une activité pédagogique effectivement animée
L’évaluation ne sert plus seulement à contrôler. Elle devient directement utile à l’activité professionnelle et permet d’observer le transfert en situation réelle.
Une compétence stratégique pour les concepteurs pédagogiques
Les besoins de montée en compétences restent considérables. Le Future of Jobs Report 2025 montre que les transformations technologiques, économiques, démographiques et écologiques vont continuer à modifier les compétences attendues dans les organisations. La notion d’éco-conception prend petit à petit sa place.
Car les ressources disponibles ne sont pas illimitées. Les OF et les entreprises vont donc devoir apprendre à arbitrer autrement.
Non pas entre qualité et économie, mais entre complexité inutile et efficacité pédagogique.
Une bonne formation n’est pas celle qui mobilise le plus de ressources. C’est celle qui produit le plus d’apprentissages avec uniquement les ressources réellement nécessaires.

