Entretien avec Hervé Jouanneau, Directeur Orientation et Formation à France Travail.
Cybersécurité de Kairos, intelligence artificielle au service du recrutement en formation, critères de financement de plus en plus liés à l’employabilité, avenir du CPF et de la POEI… Hervé Jouanneau, Directeur Orientation et Formation à France Travail a répondu à nos questions. Il dresse un panorama complet des chantiers en cours et à venir pour les organismes de formation.
Digiformag : Avant que nous parlions dispositif de formation et feuille de route pour 2027, pouvons-nous rapidement revenir sur les difficultés d’accès au portail Kairos ?
Hervé Jouanneau : “Nous avons pleinement conscience de la responsabilité qui est la nôtre en matière de protection des données. Dès la détection de cet incident, des mesures immédiates ont été prises pour contenir la situation et prévenir tout nouvel accès non autorisé. Nous menons depuis des campagnes de recertification pour lutter contre les risques de cybersécurité, en particulier la double authentification sécurisée. La campagne a démarré en juin, avec l’été qui a suivi et le délai nécessaire pour refaire la certification. Certains avaient perdu leur accès, ils l’ont retrouvé. Tout rentre progressivement dans l’ordre : nous appelons nos partenaires utilisateurs de nos services et applications à la plus grande vigilance concernant la robustesse et la confidentialité de leurs mots de passe.
Le mot d’ordre reste de ne pas hésiter à contacter les supports mentionnés sur les courriers envoyés. Nous avons d’ailleurs envoyé des courriers papier, à la fois pour prévenir de la démarche et pour éviter le hacking. Il y a donc désormais une sécurisation croisée entre courrier papier et envoi digital pour garantir la fiabilité du dispositif.”
Rappel : Pour joindre la hotline de l’équipe Kairos de France Travail (dédiée aux organismes de formation), vous pouvez téléphoner au 09 72 72 00 70 (appel non surtaxé) ou envoyer un message à l’adresse [email protected].
Digiformag : Pourquoi un tel effort de sécurisation cette année ?
HJ : “Dans un contexte où les menaces cyber ne cessent d’augmenter, nous restons plus que jamais mobilisés pour renforcer nos systèmes de protection et protéger les données personnelles de nos publics et de nos partenaires.
Sur 2026, nous faisons un effort énorme de mise en sécurité de nos applicatifs liés à la formation. Nous sommes particulièrement exposés : 35 000 organismes de formation sont présents sur Kairos, avec encore davantage d’utilisateurs, et nous avons d’autres applicatifs ouverts à des conseillers ailleurs. Cette mise en sécurité est donc incontournable.”
Digiformag : Cela va-t-il aussi simplifier l’usage de l’outil pour les organismes de formation ?
HJ : “À partir du second semestre 2027, nous devrions disposer d’un Kairos unifié. Aujourd’hui il existe Kairos version 4 et Kairos nouvelle génération ; le Kairos unifié va simplifier la vie des organismes de formation.”
Digiformag : Vous évoquiez également des travaux d’interconnexion avec la Caisse des dépôts…
HJ : “Nous travaillons avec l’État et la Caisse des Dépôts sur le « hub Agora », un hub transactionnel qui doit permettre aux organismes de formation de ne pas avoir à ressaisir plusieurs fois les mêmes informations, notamment dans les logiciels des conseils régionaux et sur Kairos.
Nous avons accéléré sur 2026 et nous allons poursuivre en 2027 ce raccordement entre les conseils régionaux, la Caisse des Dépôts, voire les OPCO, pour limiter la saisie multiple par les organismes de formation. Cela renforce aussi la sécurité et s’inscrit dans la logique du « dites-le-nous une fois », attendue depuis longtemps par tous les acteurs.”
Digiformag : Où en sont vos orientations budgétaires sur la formation en 2026 ?
HJ : “Plus d’1 million de personnes ont été formées en 2025 et 2 personnes sur 3 trouvent un emploi grâce aux formations financées par France Travail. L’enjeu aujourd’hui n’est toutefois pas seulement de former mais de former au bon endroit, au bon moment et pour les bons métiers. De nombreux secteurs, que nous accompagnons, prévoient de recruter en masse dans les années à venir. Il nous faut préparer l’avenir économique du pays et faire de la formation un tremplin efficace vers l’emploi. C’est l’impact qui dirige notre action, pas le nombre de formations.
Nous restons très orientés sur cette idée : il faut former moins « à l’aveugle » et former davantage vers l’emploi. Former pour recruter, notamment avec la POEI. Notre objectif n’est pas de former moins, mais de faire en sorte que chaque formation compte davantage. Avec la POEI, le chercheur d’emploi est formé aux compétences précises dont une entreprise a besoin avant sa prise de poste. Le résultat est sans ambiguïté : 9 personnes sur 10 retrouvent un emploi après une formation qui prépare directement à leur futur poste.
L’année dernière, nous avons enregistré 130 000 entrées en Préparation Opérationnelle à l’Emploi. Nous nous sommes donné l’objectif d’atteindre 150 000 entrées cette année, soit environ +15 % par rapport à l’année dernière. Aujourd’hui, nous sommes plutôt à un rythme annuel de +6 %, ce qui reste bien : à fin août, nous devrions être autour de 90 000, peut-être un peu plus.
La demande est réelle, c’est une formule plébiscitée à la fois par les organismes de formation, les entreprises et les chercheurs d’emploi. Nous avons donc un grand intérêt à travailler avec les organismes de formation sur les blocs de compétences et la formation individualisée.”
Digiformag : Quelle part du budget représente la POEI ?
HJ : “Cette année, elle représente entre 50 et 55 % du budget que nous allons utiliser. L’année prochaine, nous devrions être à 60 %, selon le budget qui sera fixé — mais la trajectoire est plutôt au maintien, voire à la progression.”
Digiformag : Le cofinancement de la POEI par les entreprises, un temps envisagé, est-il abandonné ?
HJ : “Nous l’avons testé, mais après discussion avec les partenaires sociaux, en particulier notre conseil d’administration, nous avons choisi en 2026 de ne pas demander expressément de cofinancement. Ce que nous observons, c’est que dès lors qu’il y a un engagement — du chercheur d’emploi ou de l’entreprise — la performance est meilleure : les personnes sont plus motivées et se projettent davantage, ou les entreprises sont plus investies dans le parcours de formation. C’est pour cela que nous promouvons fortement l’utilisation du CPF par les chercheurs d’emploi : le taux d’accès à l’emploi des personnes formées via le CPF est le deuxième meilleur taux d’accès, juste après la POEI.”
Digiformag : Hors POEI, comment les décisions de financement (AIF, CPF abondé) évoluent-elles ?
HJ : “L’enjeu n’est plus seulement de former : c’est de former au bon endroit, au bon moment, pour les bons métiers pour faire entrer 2 millions de personnes supplémentaires dans l’emploi d’ici 5 ans. Pour être efficace, la formation ne peut plus être pensée comme une réponse générale. Elle doit être mieux ciblée vers les métiers et les formations qui recrutent.
Si une formation, sur un territoire donné, ne permet pas à un nombre significatif de personnes de retrouver un emploi, nous serons moins enclins à la financer. Voilà pourquoi les équipes de France travail réalisent un gros travail sur l’agrégation de données. L’objectif est d’avoir des données sur l’accès à l’emploi à six mois, le taux de réussite à la certification si la formation est certifiante, l’accessibilité des publics prioritaires, et la satisfaction des chercheurs d’emploi.
Notre responsabilité est de veiller à la qualité et à la pertinence des formations, pas au volume. Il ne s’agit pas de construire des voies de garage mais de créer des passerelles efficaces vers l’emploi. Au-delà de Qualiopi, il nous semble important de mettre en lumière une forme de performance globale de la formation — non pas pour noter tel ou tel organisme, mais pour informer les chercheurs d’emploi, les conseillers, les financeurs, et permettre aux organismes de formation de s’inscrire dans une démarche d’amélioration continue. Je pense que les évolutions de Qualiopi vont aussi dans ce sens.”
Digiformag : Existe-t-il un outil de suivi accessible aux organismes de formation eux-mêmes ?
HJ : “Oui, le tableau de bord du réseau pour l’emploi : c’est un tableau de bord, ouvert largement, qui descend jusqu’à la maille organisme de formation. Un organisme peut y voir son taux d’abandon, son taux d’accès à l’emploi, l’accès des publics prioritaires, et ce en accès libre, formation par formation.”
Digiformag : Quelle est votre orientation sur les formations collectives ?
HJ : “Il faut rappeler que la compétence en matière de formation professionnelle relève des conseils régionaux qui sont aujourd’hui les principaux acheteurs de formations collectives. Nos orientations sont donc aujourd’hui davantage tournées vers l’individuel que le collectif. Nous continuons néanmoins de proposer des formations transverses collectives, notamment de remise à niveau, ou dédiées à certains publics allophones, notamment dans les territoires où nous portons le PRIC (Plan Régional d’Investissement dans les Compétences).”
Digiformag : Vous évoquiez un usage croissant de l’intelligence artificielle. De quoi s’agit-il ?
HJ : “En 2026, nous avons commencé à utiliser l’intelligence artificielle pour sécuriser le recrutement en formation, à travers Match FT Formation testée dans six régions et qui sera généralisée à la rentrée.
Le but est d’accélérer la mise en relation entre une formation et un candidat : nous utilisons de l’IA conversationnelle pour qualifier un certain nombre de candidats à partir d’éléments : projet professionnel, mobilité, disponibilité, etc. À partir de ces données, l’IA sélectionne des chercheurs d’emploi et fait le travail de qualification, puis le conseiller, qui reste décisionnaire, les propose à l’organisme de formation.”
Digiformag : Quels résultats avez-vous observés ?
HJ : “Les retours sont positifs : nous sommes à près de 20 % de chercheurs d’emploi supplémentaires en formation. C’est aussi un gain de temps de plus d’1h15 pour nos conseillers.
L’agent conversationnel pose les questions nécessaires pour sécuriser le fait que, si un candidat est proposé à un organisme, il ait toutes ses chances d’accéder à la formation — la question des prérequis et des évaluations d’entrée restant, elle, du ressort de l’organisme.”
Digiformag : Prévoyez-vous une nouvelle utilisation de l’outil, orientée vers la sortie de formation ?
HJ : “Oui, dès la fin 2026 et surtout en 2027, nous allons utiliser Match FT Formation sur les sortants de formation. Nous avons constaté qu’un appui était nécessaire auprès des organismes de formation, des conseillers ou du chercheur d’emploi lui-même — pour accélérer l’accès à l’emploi en sortie de formation.
L’idée est de donner de la visibilité aux entreprises qui recrutent, en particulier celles qui ont l’habitude d’embaucher des profils sortant de formation, et de leur donner envie de recruter rapidement ces candidats. Dans l’esprit, cela rappelle un peu l’ancien dispositif « bonne compétence pro », mais en sens inverse : nous allons cette fois promouvoir directement les profils des candidats auprès des entreprises du territoire, à partir de nos données RH.”
Digiformag : Vous mentionniez également un projet de « livret numérique de la formation ». En quoi consiste-t-il ?
HJ : “Nous avons constaté qu’il manquait aujourd’hui un lien entre le candidat, l’organisme de formation et son conseiller pendant la formation. L’idée est de créer un lien digital qui permette à l’entreprise de donner son avis sur les compétences attendues à l’entrée en formation, à l’organisme de formation d’indiquer les compétences réellement acquises à la sortie, et de suivre, entre les deux, la progression pédagogique, les risques de décrochage ou d’abandon. Nous aimerions travailler avec le passeport de compétences pour construire cet outil.
Souvent, une fois la personne entrée en formation, les échanges multipartites se réduisent : les organismes de formation, les chercheurs d’emploi ou les conseillers nous disent avoir besoin de plus de contacts. L’idée est donc de permettre des échanges dématérialisés, et surtout de faire de la prévention du décrochage et de l’abandon. “
Digiformag : Vous évoquiez aussi une évolution du dispositif POEI. Dans quel sens ?
HJ : “Nous voulons profiter de cette période pour construire une POEI plus lisible, plus simple et plus agile. Aujourd’hui, la POEI suppose un recrutement avéré, avec une offre d’emploi identifiée en amont. Or, sur certains publics, l’intérêt de l’entreprise peut se manifester plus tard — pendant ou à l’issue de la formation. Nous imaginons donc une nouvelle POEI qui permette un appariement non plus seulement en amont, mais avant, pendant et jusqu’à la fin de la formation — sans renier sur la performance du dispositif.
Une réflexion est en cours, à laquelle les organismes de formation seront associés, car le travail avec l’entreprise est, je pense, le sujet central de la formation professionnelle continue, aujourd’hui et plus encore demain.”
Digiformag : Les critères de financement de France Travail sont-ils davantage liés aux besoins des entreprises et des territoires ?
HJ : “Sur les formations à visée métier, oui, clairement. Nous avons par exemple beaucoup formé de développeurs web à une époque, avec un tel taux de déperdition que cela n’aurait plus de sens de continuer sur ce rythme.
Si une personne ne trouve pas d’emploi à l’issue de sa formation, c’est vers nous qu’elle revient. Elle a donc tout intérêt à ce que le parcours mène le plus rapidement possible à l’emploi. Ce qui fait le succès d’une formation, c’est souvent le fait qu’elle colle réellement au besoin d’un territoire, voire d’une entreprise de proximité. Les organismes de formation ont un rôle central dans ce système. Lorsqu’elles sont connectées aux entreprises de leur territoire, ce sont des formations plus efficaces qu’elles proposent.”
Digiformag : Quel rôle jouent les conseils régionaux dans ce maillage ?
HJ : “Sur le moyen et le long terme, les conseils régionaux ont un rôle à jouer : ils ont la compétence formation et la compétence développement économique. Il ne faudrait pas qu’ils se désengagent. Les orientations économiques du territoire pèsent de plus en plus : par exemple, une orientation nucléaire dans certains territoires peut influencer directement l’orientation vers les métiers recherchés et le financement de formation. Cela ne veut pas dire qu’un projet hors de ces filières en tension est impossible, mais il faudra démontrer que les perspectives d’un retour à l’emploi (assez) rapide sont bien présentes.”
Les perspectives pour 2027
Digiformag : Quel est le sujet qui vous préoccupe le plus sur ce terrain ?
HJ : “Aujourd’hui, se former n’est plus une parenthèse : c’est la règle. Une compétence ne dure plus toute une carrière. Les reconversions et les changements de métier deviennent des étapes dans la vie professionnelle. Et pour y parvenir, nous devons encore mieux connecter les compétences des chercheurs d’emploi aux besoins des entreprises, sur tous les territoires.
Pour y arriver, France Travail se transforme. Nous avons changé de philosophie et de méthode. Nous pilotons les résultats réels plutôt que les moyens ou les actions. Par exemple, on ne regarde pas uniquement le nombre de formations mais le résultat qu’elles produisent. L’établissement s’organise pour que les dispositifs qui marchent soient renforcés, dans une période plus contrainte budgétairement parlant.
Cette année, le CPF a été plafonné et certains candidats n’ont pas trouvé l’offre qui leur correspondait ou ont dû renoncer à une formation. Certains organismes de formation peinent également à renouveler leur certification. Ce sont des sujets à suivre dans le temps, tout comme la question des reconversions et des blocs de compétences — le RNCP n’ayant pas été touché par le plafonnement. Il nous appartient de trouver les bonnes solutions avec les chercheurs d’emploi et les organismes de formation.”
Digiformag : Espérez-vous que ces sujets soient débattus lors des prochaines échéances électorales ?
HJ : “Ces sujets, bien que parfois techniques, trouvent leur place dans le débat public, notamment en lien avec l’emploi et les transformations liées à l’intelligence artificielle.
Il y a d’ailleurs déjà des échanges : cette semaine encore, un sénateur évoquait le sujet du CPF, notamment la mutualisation des financements, l’idée que chacun puisse y contribuer.”
Propos recueillis pour Digiformag.